Combien de fois j'enviais aux paysans leur ignorance et leur simplicité! Dans ces thèses qui ne m'offraient que des non-sens évidents, il n'y avait rien de faux pour eux; ils pouvaient les admettre et croire à leur vérité, à cette vérité à laquelle je croyais aussi.
Seulement à moi, malheureux, il était clair que la vérité était entremêlée des fils les plus fins du mensonge et que je ne pouvais accepter la vérité sous une telle forme.
—Je suis fautif, je suis mauvais.
Un seul m'expliqua tout, mais d'une telle manière que je ne demandai plus rien à personne.
Que faut-il donc faire de ce sectateur qui, d'après l'opinion de l'orthodoxie, se consume dans une foi erronée, et qui dans ce qu'il y a de plus grave dans la vie—dans la religion—tente les fils de l'Église? Que faire, de lui, si ce n'est lui couper la tête ou l'enfermer?
Pendant le règne d'Alexis Mikhailowitch on brûlait ces hommes sur des bûchers, c'est-à-dire on leur appliquait le plus grand châtiment de cette époque. De nos jours on leur applique aussi la mesure la plus sévère—on les enferme, on les châtie par la prison cellulaire. Et je portai mon attention sur ce qui se fait au nom de la religion; je demeurai terrifié, et renonçai presque tout à fait à l'orthodoxie.
On se dit: Il n'est pas possible que, malgré toute leur simplicité, les hommes ne voient pas que, si deux institutions se nient l'une l'autre, c'est qu'il n'y a ni dans l'une, ni dans l'autre, cette vérité unique, qui doit constituer la foi. Il y a donc là quelque chose, quelque explication à trouver; je le croyais, du moins, et je cherchais cette explication.
On lui apprend au gymnase, car il ne peut pas l'ignorer comme le paysan, que le protestant et le catholique affirment de la même manière la vérité unique de leur foi. Les preuves historiques que chacune de ces confessions évoque pour s'attribuer la suprématie, sont insuffisantes. Ne peut-on pas, disais-je plus haut,—comprendre l'enseignement de façon à dégager la doctrine fondamentale des divergences d'opinions, de même que ces divergences disparaissent pour le vrai croyant? Ne peut-on pas aller plus loin dans la voie qui nous a réconciliés avec les vieux croyants? Ils affirmaient que la croix, les alleluias et la façon de marcher autour de l'autel sont autres chez nous. Nous leur avons dit: Vous croyez au symbole de Nicée, aux sept sacrements et nous y croyons aussi. Tenons-nous donc à cela et pour le reste, faites comme vous voudrez. Nous nous sommes réunis à eux parce que nous avons placé ce qu'il y a d'essentiel dans la foi plus haut que tout le reste.
Ne peut-on pas dire de même aux catholiques: nous croyons comme vous à ceci et à cela, au principal; quant au «Filioque» et au pape, faites comme vous voudrez. Ne peut-on donc plus s'adresser de même aux protestants?
Ne pas voir que le meurtre est un mal contraire aux bases premières de toute religion, était impossible.
Mon interlocuteur fut d'accord avec moi quant au fond; mais il ajouta que de telles concessions donneraient lieu à des reproches envers l'autorité ecclésiastique qu'on ne manquerait pas d'accuser de s'écarter de la religion de ses ancêtres, qu'il y aurait schisme, tandis que le devoir de l'autorité ecclésiastique était de conserver dans toute sa pureté la religion orthodoxe gréco-russe, qui lui a été transmise par ses ancêtres.
Malgré ces doutes et ces souffrances je tenais encore à l'orthodoxie. Mais les problèmes de la vie se présentèrent alors tout vivaces à mon esprit, et il fallait les résoudre.
Mais plus je me pénétrais de ces vérités que j'apprenais et plus elles me paraissaient la base de la vie; plus pénibles aussi et plus frappantes devinrent pour moi ces arrêts, ces chocs; plus il était difficile pour moi de tracer cette démarcation qui se trouve entre ce que je ne comprenais pas, parce que je ne savais pas comprendre, etentre ce qu'on ne pouvait comprendre autrement qu'en se mentant à soi-même.
Les prêtres des diverses confessions, leurs meilleurs représentants, ne purent me dire qu'une chose, c'est qu'ils croyaient être dans la vérité, et que les autres étaient dans l'erreur; tout ce qu'ils pouvaient était de prier pour eux.
Le second rapport qu'on doit établir entre l'Église et les questions de la vie c'est le rapport qu'il y a entre elle et la guerre ou les exécutions.
La solution que donne l'Église étant contraire aux bases mêmes de la foi dans laquelle je vivais, je fus obligé de renoncer tout à fait à la possibilité de la communion des idées avec l'orthodoxie.
Je vis aussi que l'orthodoxie se conduisait vis-à-vis de ceux qui ne confessent pas la foi de la même façon qu'elle,—en symboles extérieurs et en paroles,—avec un emportement qu'elle s'efforce de cacher, mais qui n'est que trop naturel, premièrement, parce que, affirmer que tu es dans le mensonge tandis que je suis dans la vérité, est le mot le plus cruel qu'un homme puisse dire à un autre, et secondement parce que l'homme qui aime ses enfants et ses frères ne peut pas ne pas s'emporter contre les gens qui ne veulent convertir ses enfants et ses frères à une foi erronée. Et cette hostilité augmente à mesure qu'on pénètre plus avant dans la science de la foi.
Je rencontrais parmi eux beaucoup de gens moralement élevés et véritablement croyants. Je désirais être leur frère. Eh quoi! Cet enseignement orthodoxe qui me promettait de nous unir tous par la foi unique et dans un seul amour, ce même enseignement, par la bouche de ses meilleurs représentants, me déclarait que tous ces autres hommes se trouvaient dans le mensonge, que ce qui leur donnait la force de la vie n'était que la tentation du diable et il n'y avait que nous qui fussions en possession de la seule vérité possible. Et je vis que les orthodoxes comptaient pour hérétiques tous ceux qui ne confessaient pas la foi de la même manière qu'eux.
Je lisais tout ce que je pouvais sur ce sujet et je consultais tous ceux que je pouvais. Mais je ne reçus aucune explication, si ce n'est celle des hussards de Soumma qui croient que le premier régiment du monde est le régiment des hussards de Soumma, tout comme les lanciers jaunes croient que le premier régiment du monde est celui des lanciers jaunes.
Je leur parlais de ce qu'à tout incrédule qui s'adresse à la foi (et toute notre jeune génération en est là), cette question se présente la première: pourquoi la vérité n'est-elle pas dans le luthéranisme, dans le catholicisme, mais seulement dans l'orthodoxie?
J'allais chez les archimandrites, chez les archirés, chez les vieillards, chez les ascètes, et je les questionnais; mais aucun d'eux ne se donnait la moindre peine pour m'expliquer cette situation.
Il était impossible de ne pas penser à cela.
Il en est de même, du reste, des catholiques qui considèrent l'orthodoxie comme une hérésie.
Et, en même temps, on priait dans les églises pour le succès de nos armes, et les docteurs de la religion reconnaissaient ce meurtre comme une affaire connexe à la religion. Non seulement pendant que se commettaient ces meurtres au nom de la guerre, mais encore pendant les émeutes qui la suivirent, je vis des dignitaires de l'Église, des professeurs de théologie, des moines, des ascètes, qui approuvaient l'exécution de ces jeunes gens égarés et délaissés.
Et voilà que les Russes, au nom de l'amour chrétien, se mirent à tuer leurs frères.
Et moi, qui croyais voir la vérité dans l'unité de l'amour, je fus frappé de voir que l'enseignement de la foi lui-même détruit ce qu'il aurait dû faire naître.
Et je compris tout. Je cherche la foi, la force de la vie, et eux, ils cherchent le meilleur moyen d'accomplir devant les hommes certaines obligations humaines. Ces actions humaines, ils les accomplissent avec toutes les faiblesses de leur nature humaine. Ils ont beau parler de leur pitié pour les frères égarés, des prières qu'ils adressent pour eux au trône du Tout-Puissant,—il faut toujours user de violence pour accomplir des actions humaines et dans ces conjonctures la violence a toujours été, est encore et sera toujours appliquée. Si deux religions se croient dans le vrai et se tiennent réciproquement pour fausses, ils voudront attirer leurs frères vers la vérité en prêchant leur doctrine. Et, si la doctrine fausse est prêchée aux fils inexpérimentés de l'Église qui se croit dans la vérité, alors, cette Église ne peut pas ne pas éloigner l'homme qui tente ses fils.
Entre temps l'intérêt que je portais à la foi me rapprochait des croyants de diverses religions: des catholiques, des protestants, des vieux croyants, des molokanes et autres.
Ces problèmes étaient: premièrement le rapport de l'Église orthodoxe avec les autres Églises, avec le catholicisme et les autres, que l'orthodoxie appelle schismatiques.
Ce fait est surtout bien évident pour nous autres hommes instruits qui avons vécu dans des pays où l'on confesse tant de religions différentes et qui avons vu cette négation dédaigneuse jointe à cette confiance inébranlable en soi-même, avec laquelle le catholique se comporte vis-à-vis de l'orthodoxe et du protestant, l'orthodoxe vis-à-vis du catholique et du protestant, et le protestant vis-à-vis des deux autres; ces rapports sont encore les mêmes quand il s'agit du vieux croyant pashkonetz, du sheker et de toutes les religions.
Ainsi, je vécus trois ans à peu près. D'abord, quand comme un catéchumène je pénétrais peu à peu la vérité, guidé seulement par l'instinct et marchant vers ce qui me paraissait être le plus clair, ce mélange de vrai et de faux ne m'étonnait pas autant. Si je ne comprenais pas quelque chose, je me disais:
A cette époque précisément, la Russie était impliquée dans une guerre.
Et je portai mon attention sur tout ce qui se faisait par ces gens qui pratiquaient le christianisme, et je fus terrifié.