De tout cela il naissait une contradiction à laquelle il n'y avait que deux issues: ou ce que j'appelais raisonnable ne l'était pas autant que je le pensais, ou ce qui me paraissait déraisonnable ne l'était pas autant que je le croyais. Et je commençai à raisonner l'enchaînement de mes réflexions que je trouvai tout à fait correct.
La conclusion que la vie n'est rien était inévitable; mais bientôt je m'aperçus d'une erreur: elle consistait en ce que j'avais raisonné sans me conformer à la question que j'avais posée.
—Quel est le sens de ma vie temporaire, envisagée au point de vue de la cause et de son existence terrestre?...
—Quel est le sens de ma vie temporaire, en dehors de toute cause extraterrestre?
—Pourquoi dois-je vivre, c'est-à-dire quel sera le résultat vrai, indestructible de ma vie éphémère et destructible? Quel sens a mon existence limitée dans cet univers infini?
Évidemment, les solutions de toutes les questions possibles de la vie ne pouvaient pas me contenter, parce que ma question, malgré toute sa simplicité au premier abord, exige l'explication de l'infini par le fini, et au rebours.
Une partie de l'infini.
Toute la sottise de la foi restait pour moi la même qu'auparavant, mais je ne pouvais pas ne pas reconnaître qu'elle seule fournissait à l'humanité les réponses aux questions de la vie et, par conséquent, la possibilité de vivre.
Tous ces principes qui fournissent un sens à la vie et des idées sur Dieu, la liberté et le bien, nous les soumettons à une analyse basée sur la logique, tandis qu'ils ne supportent pas la critique de la raison.
Si tout d'abord il m'avait semblé que le savoir donnait une réponse positive,—la réponse de Schopenhauer, la vie n'a pas de sens, elle est un mal, je compris maintenant, après avoir mieux examiné l'affaire, que la réponse n'était pas positive, que ce n'était que le sentiment qui la fournissait. La réponse nettement exprimée, comme elle l'est par les Bramines, par Salomon et par Schopenhauer, n'est qu'une réponse vague ou une identité: O = O, la vie est une nullité. Ainsi la science philosophique ne nie rien et répond seulement qu'elle ne peut pas décider cette question qui pour elle reste un infini.
Si l'homme vit, c'est qu'il croit en quelque chose.
Si ce n'était pas si affreux, ce serait ridicule.
Sans foi on ne peut pas vivre.
S'il ne croyait pas qu'il faut vivre pour quelque chose, il ne vivrait pas.
Quelle qu'elle soit, la foi répond à tous que la vie, quoique mortelle, est infinie, et que, ni les souffrances, ni les privations, ni la mort ne peuvent la détruire. Cela veut dire que ce n'est que dans la foi qu'on peut trouver le sens et la possibilité de la vie.
Que suis-je?
Que faisais-je, quand je cherchais une réponse dans les sciences philosophiques? J'étudiais les idées des êtres qui s'étaient trouvés dans la même situation que moi, qui n'avaient pas trouvé de réponse à la question: «Pourquoi est-ce que je vis?» Il est clair que je ne pouvais apprendre autre chose que ce que je savais déjà: qu'on ne pouvait rien savoir.
Que faisais-je lorsque je cherchais une réponse dans les sciences expérimentales? Je voulais arriver à savoir pourquoi je vivais et pour cela j'étudiais tout ce qui était hors de ma vie. Il est clair que j'ai pu apprendre beaucoup de choses, mais rien de ce qui m'était nécessaire.
Qu'est-ce donc que la foi?
Puisqu'il ne voit et ne comprend pas le fantôme du fini, il faut qu'il croie à l'infini.
Nul.
Nous démontons, nous détraquons la montre, nous en enlevons le mouvement; nous en faisons un joujou et nous nous étonnons ensuite que la montre ne marche plus.
Moi aussi, j'avais vécu jusqu'au moment où je m'étais inquiété du sens de la vie.
Mais c'est encore dans ces deux mots qu'est tout le problème.
Là où est la vie, là, depuis que l'humanité existe, est la foi qui donne la possibilité de vivre, et les caractères principaux de la foi sont les mêmes partout et toujours.
Le raisonnement m'avait amené à l'aveu du non-sens de la vie qui, dès lors, n'avait plus de raison d'être, et je voulais me détruire.
La foi est la force de la vie.
La foi est la connaissance du sens de la vie humaine, connaissance qui fait que l'homme ne se détruit pas, mais vit.
L'orgueil, le contentement de soi-même nous rendent semblables à des enfants.
Je répondais comme si la question avait été:
Je rentrai alors en moi-même.
Je connaissais cette explication, mais je n'en avais pas eu besoin tant que j'avais cru à la possibilité de la justifier par mon intelligence. Mais, en lui opposant la lumière de la raison, toute l'explication précédente s'écroule. Un temps vint où je ne crus plus au fini. Et alors je commençai à bâtir sur les bases de la raison une explication qui me donnât le sens de vie, mais je ne pus rien construire de solide. Avec les meilleurs esprits de l'humanité, je sentis que O égale O, et je fus très étonné d'avoir reçu une pareille solution, alors pourtant qu'il n'en pouvait résulter aucune autre.
Et, vraiment, le savoir strictement intellectuel qui, comme l'a fait Descartes, commence par le cloute total sur tout, qui rejette tout savoir basé sur la foi et bâtit à neuf sur les lois de la raison et de l'expérience, ce savoir ne peut donner d'autre réponse à la question de la vie que celle que j'ai reçue.
Et pour répondre à cette question j'étudiais la vie.
Et je me rappelai tout le travail intérieur auquel je m'étais livré, et je fus terrifié. Il était clair pour moi maintenant que pour que l'homme puisse vivre, il doit ou ne pas voir l'infini ou avoir une telle explication du sens de la vie, que le fini soit égal â l'infini.
Et je compris que la foi n'est pas seulement la conviction à l'existence des choses invisibles, etc., n'en est pas la révélation (ce n'est là que la description d'un des indices de la foi); elle n'est pas la relation de l'homme à Dieu,—il faut définir la foi et puis Dieu, et non pas définir la foi par Dieu;—elle n'est pas non plus le simple consentement de l'homme à croire ce qu'on lui a dit, ainsi que la foi est le plus souvent comprise.
Et après un long travail de mon esprit, je répondis:
Est-il possible que l'humanité ne se soit posé cette question que d'hier? Est-il possible que, jusqu'à moi, personne ne se soit fait cette question,—question si simple qu'elle vient aux lèvres de tout enfant intelligent?
En effet, lorsque ma question était:
De quelque manière que je me pose la question: «Comment dois-je vivre?» la réponse est: «par la loi de Dieu.»—Que sortira-t-il de vrai de ma vie?—Des souffrances éternelles ou la béatitude éternelle....—Quel sens n'est pas détruit par la mort?—L'union avec le Dieu infini, le paradis.
Dans mes raisonnements j'associais constamment—ne pouvant agir autrement—le fini au fini et l'infini à l'infini. Tout cela aboutissait à ceci: la force est la force, la substance est la substance, la volonté est la volonté, l'infini est l'infini, le néant est le néant et—c'était tout.
Cette question a donc dû être posée depuis qu'il y a des hommes et il est clair aussi que, depuis qu'il y a des hommes, il n'a pas suffi, pour la résoudre, de mettre le mortel en face du mortel et l'infini en face de l'infini. Mais c'est aussi depuis que l'humanité existe que les rapports du mortel à l'infini ont été trouvés et exprimés.
C'était quelque chose d'analogue à ce qui arrive en mathématiques, lorsque, croyant résoudre l'équation, on trouve l'identité. Le cours de la réflexion est correct, mais le résultat se formule par: A = A ou X = X, ou O = O. Il en advint de même de mes réflexions sur la signification de ma vie. Les réponses données par toutes les sciences à cette question ne sont que des identités.
Ayant jeté les yeux plus loin, sur les hommes des autres pays, sur mes contemporains et sur ceux qui avaient vécu, je vis toujours la même chose.
Ayant considéré toute l'humanité, je vis que les hommes vivaient en affirmant qu'ils connaissaient le sens de la vie.
Ayant compris cela, je compris aussi qu'on ne pouvait pas chercher dans le raisonnement intellectuel une réponse à ma question et que la réponse donnée par ce raisonnement n'est que l'indication que la réponse ne peut être obtenue qu'à l'aide d'une autre donnée de la question, c'est-à-dire alors seulement que la relation du fini à l'infini sera introduite dans la question. Je compris enfin que, malgré toute l'absurdité et la monstruosité des réponses fournies par la foi, elles ont le privilège d'introduire dans chaque réponse la relation du fini à l'infini, sans laquelle la réponse ne peut exister.
Ainsi, j'étais inévitablement amené à reconnaître que, indépendamment du savoir intelligent qui autrefois me paraissait unique, toute l'humanité possédait encore une autre connaissance, irraisonnée celle-là: la foi, qui donne la possibilité de vivre.
Ainsi qu'aux autres hommes, la vie et la possibilité de la vie m'étaient offertes par la foi.
Lever la contradiction qui existe entre le fini et l'infini est nécessaire et précieux. Cela est aussi nécessaire que la réponse à la question du sens de la vie qui fournit la possibilité de vivre. Et cette seule solution que nous trouvons partout, toujours et chez tous les peuples—solution qui vient du temps où pour nous se perd même la vie des hommes, solution si difficile que nous ne pouvons rien trouver de pareil, cette même solution est détruite par nous à la légère, pour faire place à cette même question propre à chacun et à laquelle nous n'avons pas de réponse.
L'idée d'un Dieu infini, de la divinité de l'âme, de l'union des actions des hommes avec Dieu, de l'unité de l'essence de l'âme, de l'idée humaine du bien et du mal moral—sont des idées élaborées dans l'infini de la pensée humaine qui se cache. Ce sont des idées sans lesquelles il n'y aurait pas de vie, et moi-même je ne serais pas. Rejetant ce travail de toute l'humanité, je voulais faire tout moi-même, d'après une nouvelle manière et d'après moi seul.
Alors je ne pensais pas ainsi; mais les germes de ces idées étaient déjà en moi. Je comprenais:
1° Que ma position, celle de Schopenhauer et de Salomon, était stupide malgré toute notre sagesse. Nous comprenons que la vie est un mal et nous vivons quand même. C'est évidemment absurde, parce que, si la vie est une stupidité (et j'aime par-dessus tout ce qui est intelligent) il faut détruire la vie, personne ne le niera.
2° Je comprenais que toutes nos réflexions tournaient dans un cercle magique, comme une roue qui ne s'engrène pas aux autres rouages. Nous avions beau raisonner et méditer, nous ne pouvions pas recevoir de réponse à la question, car toujours 0 égale 0; c'est là probablement la raison pour laquelle notre chemin n'était pas le bon.
3° Je commençais à comprendre que, dans les réponses données par la foi, gisait une profonde sagesse humaine, que je n'avais pas le droit de nier ces réponses, en me basant sur la raison, et qu'enfin ces réponses capitales étaient les seules qui répondissent à la question de la vie.